jeudi, juin 08, 2006

Commemoration du 150 ans de l'abolition de l'esclavage

Pour dresser la scène.

Un événement haut en couleur (pas de blancs) qui serait passé dans une discrétion totale si une chaussée du quai de la Fosse n’était pas interdite à la circulation - afin de pouvoir garer toutes les voitures de fonction. Une scène pour la musique, un barnum pour des animations et, au bout, une cabane abritant l’équipe de vente d’un projet immobilier - typiquement nantais, quoi. Et le tribune orné des militaires, des élus, un préfet - le jeu complet pour donner de la solennité .

Des discours d’une passion et sincérité et si en phase avec leur auditoire que ce dernier - un public ni impressionnés par ces uniformes et képis alourdis de leur broderie dorée, ni doté de la rigueur d’écouter n’importe lequel notable qui ouvre son bec - les a prêté tout l’attention qu’ils méritaient.
Bref, ça causait - des retrouvailles, des projets des histoires...

Devant la difficulté d’écoute, Oncle Tom s’est livré à un passe-temps. Amateur de la nature, il s’amuse parfois de trouver des ressemblances entre phénomènes humains et ceux du royaume animal. Ainsi s’est-il préoccupé futilement du cas du grand chef de Boboville. En observant le regard hautain, voir arrogant, digne d’un souverain élu de dieu plutôt qu’un élu du peuple, et le visage vide de toute expression au-delà de la suffisance, il s’interrogeait à quoi cela pouvait ressembler. Puis, comme une éclaire, la ressemblance fut trouvé : le lézard prenant ses aises au soleil.

Notre grand lézard était entouré de tout sa cortège : attaché de presse, chauffeur, majordome et garde corps (eh oui, le grand lézard se fait accompagner par un gorille à l’oreillette) sans oublier sa Bernadette, qui portait tous les signes d’un intérêt passionnel en l’affaire en cours.

Son discours, rempli, comme d’habitude, de l’humour et convivialité a exprimé le regret pour le passé, des voeux pour le future (la tolérance, la société équitable, la lutte contre l’exclusion et d’autres vacuités similaires) et a terminé en une présentation brève du projet du monument.

Il s’agit en effet d’un détail du projet de réaménagement du quai. Après la suppression du petit parking, le monument sera érigé ou plutôt creusé car il prendra la forme d’un espace souterrain de “recueillement et réflexion”.

L’esprit ironique portera deux remarques à cette conception. :

D’abord sur la symbolique d’un lieu de mémoire souterrain. Au lieu de d’avouer franchement sa part dans le trafic des hommes et des femmes vers l’enfer, d’avoir profité des produits de leurs vies courtes et brutales, sans parler de la destruction du système géopolitique en Afrique qui constitue - même à nos jours - un facteur actif dans les famines, les guerres civiles, et la corruption qui défigurent le continent, la Ville va construire un ensemble invisible à tous sauf au regard attentif ou averti.

On fait son devoir, mais caché, et c’est la victime et non l’auteur de la péché qui va au confessionnal.

Mais cela de ne doit pas surprendre.

Sachons quelque chose. Les armateurs (qui à la vue facile sont les coupables de l’affaire) ont bien profité de la commerce triangulaire. Mais ils montaient les expéditions en fonction des syndicats investisseurs qu’ils pouvaient organiser. Ces derniers étaient constitués de messieurs Tout le Monde, tous ceux qui avaient de l'argent à placer et qui acceptaient les risques considérables pour toucher les bénéfices énormes. Donc il faudrait nuancer l'opinion : les armateurs étaient les produits du libéralisme de l'époque. Comme les agents immobiliers aujourd'hui, ils rendaient un service parasite.

Tous les départs et arrivées se passaient à Paimboeuf. Monsieur Tout le Monde de Nantes n’avait pas son sommeil troublé par sa conscience. En effet, il ne voyait jamais la mécanique de son investissement. Non seulement le pire du trafic se passait loin de ses yeux, mais il ne voyait pas non plus les bateaux vétustes et les hommes affreux qui les équipaient. Les produits de ce commerce venaient à quai à Nantes par cabotage – le passage sur la Loire effacant toute tache.

Deuxième observation Plus pratique, comment ceux qui se rendent sur ce "lieu de recueillement souterrain" vont-ils se servir de ce lieu (pour se recueillir, draguer, dealer...) en période de crue, à moins d’expérimenter le sort de ceux jetés par-dessus bord pendant la traversée vers les Amériques...

Le projet comme présenté sent plutôt la récupération et l’instrumentalisation du projet, porté depuis long date par l’association la
Maison d’Outre Mer, au service d’un urbanisme aussi éclairé que le palais de justice qui trône sur la rive en face.
Le projet d’origine était d’ériger une sculpture sur le quai de la fosse - une petite soeur pour la statue de Sainte Anne. Si l’objet en lui-même n’était pas esthétiquement convaincant, en tant qu’esquisse de projet il promettait. La maquette fut vite détruite (par qui et pourquoi... ?)

A l'époque, l’association avait lancé une souscription pour sa réalisation finale. Ce sera l’ironie finale si l’argent ainsi collecté sert dans la construction de cette travestie moderniste et inadaptée.

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